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Les tables rondes interreligieuses
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« Tout, tout de suite ? »
Jeudi 19 mai à 20h30, 7e table ronde interreligieuse au Tapis rouge, à Colombes
Les tables rondes interreligieuses se déroulent une fois par an et réunissent les communautés catholique, juive, musulmane et protestante autour d’un thème. Il est introduit par une personne ou un théologien de l’une ou l’autre des religions et permet de partager ensuite et de confronter les approches des uns et des autres.
2010 : L’accueil de l’étranger
2009 : argent et religion
2008 : pardon de Dieu, pardon des hommes
2007 : Abraham, un seul ancêtre, plusieurs compréhensions
2005 : respect des générations, amour du prochain
2004 : vendredi, samedi, dimanche : un temps pour Dieu, un temps pour l’homme
6e table ronde interreligieuse : « L’accueil de l’étranger » (2010)
Contribution chrétienne (catholique)
par le père Jean-Paul Henry
L’étranger a plusieurs visages : ami, hôte de passage, travailleur immigré, ennemi parfois... L’accueil de l’étranger se vit de diverses manières selon les contextes socio-politiques.
La foi chrétienne comporte une conception des rapports entre humains qui, dans leurs différences mêmes, sont tous créés à l’image de Dieu. A ce titre l’étranger est un frère en humanité. Il a droit à une patrie, quelle que soit sa race ou sa religion, droit à l’immigration, droit à une vie familiale décente dans son lieu d’accueil.
Cette conception, qui relève d’une morale universelle, est soutenue aussi par la tradition de l’Eglise et sur l’enseignement de Jésus et de ses disciples. Jésus était juif et il s’est adressé à des compatriotes (les « brebis d’Israël ») en priorité. Cependant il a préparé le terrain pour une ouverture de sa prédication hors des limites de son pays. Il a admiré de manière provocante la foi et la générosité de certains païens. Il a encouragé à faire le premier pas, à se faire le prochain de l’autre, qu’on pourrait éviter pour bien des raisons.
Au cœur de la foi chrétienne il y a la notion de résurrection. Au-delà de sa mort, Jésus se donne à rencontrer vivant sous des traits jusque-là inconnus qui invitent à aller vers l’étranger. « Elevé de terre, il attire tout homme à lui ». Il abat les barrières entre les humains. Il rend possible à travers lui le pardon, l’amour des ennemis. Dans l’histoire des premières communautés chrétiennes, l’adhésion à la foi chrétienne de gens d’origines diverses (juifs et païens) a posé des problèmes de coexistence, de comportement vis-à-vis de certaines prescriptions venant du judaïsme. Elle a été l’occasion également d’initiatives de solidarités pour l’organisation de la vie communautaire et la mission.
Les problèmes de communion entre croyants ne sont qu’un aspect de la question de l’accueil de l’étranger. L’histoire nous enseigne qu’il a fallu du temps pour que des sociétés aux racines chrétiennes réagissent contre l’esclavage, la traite des Noirs, les génocides, l’apartheid… Des initiatives sont prises aujourd’hui pour accueillir les migrants quelle que soit leur religion, pour les soutenir dans leurs démarches et les aider à s’insérer : initiatives de mouvements caritatifs, engagements personnels de chrétiens dans des associations laïques ou multiconfessionnelles, notamment contre les discriminations et les politiques de repli.
La rencontre de l’étranger demande de l’éducation (mieux se connaître, faire tomber les peurs et les préjugés). Il faut aussi du temps pour permettre les maturations, les dépossessions de soi, les réconciliations, les partages dans la confiance. S’il y a une approche spécifiquement chrétienne de cette question, elle se situe au niveau des raisons d’espérer. L’étrangeté d’un Dieu passionné d’humanité permet que les rencontres douloureuses puissent devenir fécondes, que les barrières tombent, la peur de l’autre fasse place au respect, à l’échange, à l’enrichissement mutuel.
Contribution musulmane
par l’imam Hassan El Houari
Le mot « islam » est un mot dérivé de deux mots : « soumission » et « paix ». En effet, la soumission (islam), c’est le fait de se soumettre librement au Tout-Puissant comme le recommande le verset suivant : « Et revenez repentant à votre Seigneur et soumettez-vous à Lui » (V54 - Chapitre 39, Les groupes). Et la paix envers tous ceux qui vivent autour du musulman est recommandée par Dieu : « Et s’ils inclinent à la paix, incline aussitôt vers celle-ci [toi aussi] » (V61 - Chapitre 8, Le butin).
Pour résumer, l’Islam regarde l’Autre comme quelqu’un avec qui il faut vivre dans la reconnaissance mutuelle et le respect. En aucune façon, l’Autre n’est considéré comme étranger, mais bel et bien comme un frère en humanité.
Dieu dit : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand-Connaisseur » (V13 - Chapitre 49, Les appartements). Et le Prophète rappelle à la fin de son message : « Ô gens ! Sachez que votre Seigneur est Unique et que votre père est unique. Sachez qu’il n’y a aucune différence entre un arabe et un non-arabe. Il n’y a pas de différence non plus entre un Blanc et un Noir, si ce n’est par la piété. Ai-je bien transmis le message ? » Dieu dit : « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Allah aime les équitables » (V8 - Chapitre 60, L’épreuve).
L’Islam n’est que la continuité et l’accomplissement des messages qui l’ont précédé. Le Prophète considère tous les prophètes comme ses frères. C’est lui-même qui dit : « Je n’ai été envoyé que pour parachever les nobles caractères ». Dieu dit, à propos du prophète Mohammad, que la paix et la bénédiction soient sur lui : « Et Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour l’univers » V107 - Chapitre 21, Les prophètes).
Ainsi a-t-Il dit à propos du prophète Moïse, que la paix et la bénédiction soient sur lui : « Puis Nous avons donné à Moïse le Livre complet en récompense pour le bien qu’il avait fait et comme un exposé détaillé de toute chose, un guide et une miséricorde. Peut-être croiraient-ils en leur rencontre avec leur Seigneur [au jour du Jugement dernier] » (V154 - Chapitre 6, Les bestiaux).
Dieu dit également au sujet du Prophète Jésus, que la paix et la bénédiction soient sur lui : « Elle dit : « Comment aurais-je un fils, quand aucun homme ne m’a touchée, et je ne suis pas prostituée ? » Il dit : « Ainsi sera-t-il ! Cela M’est facile, a dit ton Seigneur ! Et Nous ferons de lui un signe pour les gens et une miséricorde de Notre part. C’est une affaire déjà décidée » » (V20-21 Chapitre 19, Marie).
Contribution chrétienne (protestante)
par le pasteur Andréas Lof
La plupart de nos pays européens ont vu se développer ces dernières années – parfois d’une manière spectaculaire comme aux Pays-Bas – des partis politiques ouvertement xénophobes. Il faut se rendre à l’évidence : un nombre grandissant de nos citoyens exprime ainsi la peur de l’étranger, le rejet de l’étranger.
Face à ce phénomène inquiétant, mon église protestante réformée s’est souvent exprimée dans des déclarations officielles sur ce sujet. En 1995, elle a consacré son synode annuel à ce thème. Dans sa déclaration finale elle a invité ses membres, mais aussi les instances politiques « à résister à l’effet de fermeture résultant de la “forteresse Europe” et à prôner une politique d’asile digne de ce nom, soucieuse d’abord de la protection des individus menacés et non de la sécurité de la nation ».
Dans notre communauté chrétienne à Asnières - Bois-Colombes, il y des personnes fortement engagées dans la Cimade (organisation d’origine protestante) qui lutte pour les droits des réfugiés politiques et l’accueil des étrangers en France ; d’autres sont engagés dans l’association Dom’asile qui propose à des étrangers sans papiers une adresse et un soutien. Au Centre 72, qui est le lieu principal de notre vie d’église, nous accueillons presque tous les jours des étrangers envoyés par les assistantes sociales pour une aide vestimentaire. Dans notre église locale, nous comptons jusqu’à 35 nationalités différentes et cela est pour nous une source de joie, de partage et d’enrichissement mutuel.
La conviction à laquelle nous sommes particulièrement attachés en tant que protestants et qui guide notre foi et notre éthique est la suivante : Dieu est celui qui accueille tous les hommes en Jésus-Christ, et cela sans exception, quelle que soit sa vie, son origine, sa culture ou sa religion. L’amour de Dieu dépasse les frontières des hommes.
Jésus s’est considéré d’abord comme le messie de son peuple et a orienté sa mission vers Jérusalem. Mais plusieurs pages de l’Evangile témoignent de son accueil de l’étranger. Il fait l’éloge d’un centurion romain, considéré comme un ennemi dans une Palestine occupée ; il fréquente les Samaritains, un peuple voisin du peuple juif, mais considéré comme hérétique ; il se laisse interpeller par une femme étrangère, la Cananéenne, jusqu’à lui donner raison.
Nous vivons à l’heure de la mondialisation et de la rencontre des peuples, du métissage des cultures et d’une mobilité des personnes sans précédent dans l’histoire. Ce processus est incontournable. Mais pour beaucoup, la rapidité des évolutions est source d’inquiétude. Les mentalités évoluent moins vite que le monde autour de nous.
Le monde de demain sera de plus en plus pluriculturel et plurireligieux, caractérisé par le métissage. Nous sommes tous encore étrangers face à un monde nouveau qui se dessine sous nos yeux. Le mot « étranger » vient d’étrange. L’étrange peut être source de peur et d’inquiétude ou de curiosité et de découverte. L’étrange demande en tout cas d’être apprivoisé comme on apprivoise une langue étrangère. Ce qui demande toujours un effort, un apprentissage. Sans doute l’école a-t-elle un rôle plus important encore à jouer pour donner des repères, des connaissances de base à nos enfants pour mieux comprendre les expressions religieuses et culturelles diverses. Nos communautés religieuses locales peuvent y contribuer à leur niveau par une catéchèse ouverte à la rencontre des hommes et des femmes d’autres religions et d’autres horizons.
Notre société européenne de demain ne sera, hélas, pas plus tolérante avec les crises financières et sociales qui nous attendent. Osons et choisissons fermement de résister aux tentations de repli sur nous-mêmes dans nos communautés religieuses, dans nos vies personnelles et dans nos choix politiques. Au nom de Celui dont l’amour traverse toutes les frontières.
Contribution juive : « Respect et amour de l’étranger dans le judaïsme »
par le rabbin Ariel Bendavid
Deutéronome chapitre 10. 17-19 : « Car l’éternel, votre Dieu, c’est le Dieu des dieux et le maître des maîtres, Dieu souverain, puissant et redoutable, qui ne fait point acception de personnes, qui ne cède point à la corruption, qui fait droit à l’orphelin et à la veuve, qui témoigne son amour à l’étranger, en lui assurant le pain et le vêtement. Vous aimerez l’étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d’Egypte ! »
Analyse du texte et du contexte
Ce texte est structuré en trois versets dont les deux premiers parlent de D. et dont le troisième consiste à édicter une mitsva, un commandement à destination de l’homme. Que nous disent les deux premiers versets de D. et qu’est ce que cette triple caractérisation de D. peut avoir pour nous, lecteur du texte. Ce qui nous est dit, c’est qu’il est caractérisé par la puissance évoquée par deux superlatifs très parlants : il est le D. des dieux et le Maître des maîtres, deux superlatifs renforcés par trois adjectifs : grand, puissant et redoutable. L’être divin est au-dessus de toute hiérarchie, il est en rupture des sens avec l’humain.
Le respect et l’amour de l’étranger comme un leitmotive qui revient de manière insistante dans les cinq livres de la Torah
Dans le deuxième verset, ce n’est plus D. qui est évoqué, mais l’action divine. Ce D. au-dessus de toute hiérarchie va se caractériser par une action exprimée par deux verbes dans le verset 18, il est d’abord celui qui fait droit, qui rend la justice ; la deuxième action est : « il aime », il témoigne son amour à deux catégories emblématiques de la faiblesse et de la vulnérabilité, l’orphelin et la veuve, c’est D. qui se charge de leur rendre justice. Mais il y a une troisième catégorie qui est évoquée, c’est celle de l’étranger. L’étranger a droit en plus de la justice, à l’amour divin. L’étranger qui est souvent seul, coupé de ses racines, de ses repères, coupé de ses habitudes, de tout son ancrage familial, social, coupé de sa langue. C’est précisément ce que chacun de nous peut ressentir quand il est à l’étranger, il se sent seul et a du mal à se faire comprendre. L’amour de l’étranger dans ce passage se traduit par une action concrète de la part de D. IL offre à l’étranger pain et vêtement, il assure les besoins physiques, mais aussi les besoins sociaux de l’homme. Le vêtement, c’est non seulement ce qui vous protège du froid et des intempéries, mais ce qui vous protège aussi du regard d’autrui. Le vêtement, c’est aussi ce qui permet à l’homme de paraître en société. L’exégèse biblique remarque que cet octroi du pain et du vêtement correspond exactement à la prière de Jacob dans la Genèse, au moment où il quitte son ancrage familial poursuivi par la haine meurtrière d’Esaü, son frère, il va se retrouver sur le chemin de l’exil, totalement démuni et coupé de sa famille, il va prier D., lui demandant pain et vêtement. Jacob est à ce moment de sa vie l’étranger par excellence.
La nature exacte de l’étranger. Qui est exactement le « guer », comme appelé dans la Torah ?
Dans le troisième verset, après cette caractérisation de l’être divin et de l’action divine, vient le commandement : « vous aimerez l’étranger car vous étiez étranger en pays d’Egypte ». C’est un commandement dont la formulation est frappante par sa brièveté, après ce long préambule. Il s’agit pour l’homme d’agir. Ce commandement est lié à ce qui précède par deux mots : aimer et étranger, qui constituent une double chaîne, lexicale et sémantique, qui assure un lien entre D. et Israël. Il s’agit pour les deux d’aimer l’étranger, c’est l’identité de comportement qui doit être assumée par l’homme ; de même que D. aime l’étranger, l’homme doit imiter D. et aimer lui aussi l’étranger. Il y a un autre lien qui est créé, entre Israël et les étrangers, il y a ici identité de statut, comme le dit le texte : vous avez été étrangers en terre d’Egypte ». Vous, Israël, plus que quiconque, vous devriez être à même de comprendre l’état et l’état d’esprit de l’étranger. Aimer l’étranger, c’est le contraire de profiter de la supériorité objective de celui qui est installé, le nanti, qui pourrait profiter de cette situation pour exercer un pouvoir sur lui.
5e table ronde interreligieuse : « Argent et religion » (2009)
Contribution chrétienne (catholique) : Peut-on être riche et chrétien ?
Dans l‘Evangile, on entend Jésus dire qu’il est plus difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille (Matthieu 6. 19-21). Il met en garde les riches : ils ont dans ce monde leur consolation, mais malheur à eux (Luc 6. 24). Que sert-il à l’Homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? (Matthieu 16. 24)… Jésus annonce un monde nouveau, le Royaume des Cieux, qu’il vient rendre proche des Hommes et qui comporte des richesses qui ne s’usent pas (Matthieu 6. 19). En effet, le vrai trésor n’est pas d’ordre matériel : « où est ton trésor, là est ton cœur » (Matthieu 6. 21, Luc 12. 30).
On peut remarquer que Jésus s’inscrit dans la tradition biblique qui dit que Dieu écoute les pauvres qui crient vers lui et qui dénonce les injustices (cf. Amos). Comme les prophètes et plus particulièrement Jean-Baptiste, il invite au partage comme retournement nécessaire pour accueillir le Royaume de Dieu (Luc 3. 11). Dans la parabole du riche et du pauvre Lazare, Jésus prévient qu’il y aura un renversement de situation après la mort. L’indifférence dans cette vie deviendra alors un fossé infranchissable ! (Luc 16. 19-31). Jésus s’identifie aux pauvres : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger » (Matthieu 25. 35).
Ce message s’est développé dans l’Eglise primitive. Les disciples mettaient tout en commun (Actes 2. 42-46 ; 4. 32-35) et les communautés chrétiennes qui se sont développées dans le monde méditerranéen étaient appelées à s’entraider (1 Cor 16 ; 2 Cor 8 ; Rom 12, 13). Il fait remarquer que le partage est toujours dans les deux sens : ceux qui donnent reçoivent en retour des bienfaits spirituels de ceux à qui ils donnent. Finalement, on s’enrichit mutuellement tout en rendant gloire à Dieu (2 Cor 9, 10).
Comment ce message peut-il être appliqué à notre époque ? Les temps modernes se sont caractérisés par le développement des richesses matérielles, grâce au progrès scientifique et technique : c’est un point que l’Eglise encourage (Gaudium et Spes 15). Ce progrès s’est malheureusement accompagné d’inégalités croissantes au plan social. Il s’est appuyé en effet sur la recherche du profit au détriment des personnes. Au XIXe siècle, le système capitaliste a atteint la dignité des hommes dans l’exercice de leur travail.
C’est alors que s’est développée une doctrine sociale de l’Eglise catholique. Le pape Léon XIII, dans Rerum Novarum (1891), a soutenu la recherche du juste salaire et la protection des pauvres par l’Etat, ainsi que le droit d’association des travailleurs. Quarante ans plus tard, Pie XI intervient au cœur de la grande crise. Le capitalisme s’est développé au niveau mondial, mais surtout le pouvoir économique s’est concentré entre les quelques détenteurs et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré : le pouvoir politique leur est soumis et « l’appétit de gain a fait place à l’ambition frénétique de dominer ». Pour en sortir, dit le pape dans Quadragesimo anno, la concurrence a besoin de règles.
Devant les problèmes socio-économiques contemporains, l’Eglise n’a pas de solution technique ou de politique miracle : sa doctrine sociale consiste à discerner ce qui est compatible avec l’Evangile, à condamner les injustices, mais aussi à encourager certaines initiatives. Dans le contexte de la crise financière actuelle, par exemple, elle appelle à prendre en compte la personne humaine. Elle encourage aussi à la solidarité : dans l’urgence, en partageant avec les plus démunis la nourriture, le logement, etc., mais aussi à long terme en promouvant de nouvelles manières de vivre en société, de gérer les ressources de la planète et d’éduquer à la responsabilité.
Jean-Paul Henry
Contribution chrétienne (protestante) :
Riches de quoi ? Pauvres de quoi ?
La spiritualité chrétienne affirme-t-elle que posséder de l’argent nous empêcherait de pouvoir hériter des biens que Dieu promet ? « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu » ou encore : « Heureux les pauvres car le Royaume de Dieu est à eux ». Nous avons tous entendu ces phrases tirées du Nouveau Testament. S’agit-il d’exalter un certain statut économique ?
Dans l’histoire des chrétiens, on voit apparaître une manière d’identifier l’absence d’argent à un statut spirituel qui serait particulièrement privilégié par Dieu, mais en fait, des nantis justifient souvent par des moyens religieux une situation sociale injuste. Pour des auteurs bibliques, la pauvreté matérielle n’est pas un idéal à atteindre, mais une inégalité à combattre. En revanche, on invite à la pauvreté intérieure, c’est-à-dire à une attitude d’humilité, d’ouverture, d’accueil, de confiance vis-à-vis de l’Eternel et vis-à-vis du prochain.
Une telle attitude permet de ne pas confondre le lien ultime et unique à Dieu (et le passage par la mort) avec la gestion de l’argent. Les chrétiens connaissent une histoire que Jésus raconte pour mettre en garde ses auditeurs : un homme gagne beaucoup et dit alors à son âme : « Repose-toi ». Alors Dieu l’interpelle et lui dit : « Insensé ! cette nuit même, tu mourras ! ». Jésus ne condamne pas la richesse de cet homme, mais la confusion qu’il opère, comme si son argent pouvait l’assurer contre la mort ; comme si la sérénité de son âme et de sa vie spirituelle dépendait de son compte en banque.
La problématique liée à l’argent devient très claire quand il s’agit de l’éducation. Comment permettre à l’enfant de se détacher d’une certaine avidité de base où il confond le bonheur d’exister avec l’accumulation d’objets ? Comment permettre à l’enfant de découvrir que l’argent disponible au foyer de ses parents ne l’identifie ni humainement, ni socialement (malgré une pression terrible en ce domaine !), ni devant Dieu ? Nous nous dévoilons nous-mêmes dans notre manière d’éduquer. Si nous nous sentons mal, voire coupables, du fait que nos enfants ne peuvent pas s’acheter tout ce qu’ils voient dans les vitrines, à la télévision ou dans la maison des copains, nous leur transmettrons, malgré un discours raisonné, une confusion entre être et avoir, qui aboutit à une frustration sans fond. En revanche, s’ils peuvent découvrir en toute confiance le sens du partage, de la solidarité et du manque assumé, ils pourront choisir librement de faire de l’argent un serviteur utile à leur propre manière d’être au monde sans devenir esclaves d’un « maître sourd et aveugle ».
La question du partage fait apparaître une nouvelle interrogation : puis-je vivre avec moins ? Le caractère de la question est éminemment subjectif et soulève tout de suite la question : « vivre avec moins de quoi ou moins de qui ? ». Cette interrogation ramène dans la réalité objective. Aujourd’hui en Occident, nous avons du mal à nous imaginer notre propre vie en n’ayant qu’un ou deux dollars par jour à notre disposition, comme c’est le cas pour au moins trois milliards de personnes dans notre monde. Prendre conscience de cette inégalité structurelle démasque notre manière de dévaloriser ce que nous possédons déjà pour courir après ce que nous ne possédons pas.
Agnès von Kirchbach
Contribution musulmane :
Islam et argent
On ne peut guère nier l’importance de l’argent dans notre existence. Il est bon serviteur. Il nous aide à arranger mille choses. C’est pourquoi l’islam nous recommande de l’acquérir par les moyens de l’agriculture, de l’industrie, du commerce ou autres métiers sociaux légaux, c’est-à-dire reconnus par la loi. Autrement dit, comment cet argent est gagné. Dieu Très-haut dit dans la sourate de vendredi (verset 10) : « à l’issue de la prière, dispersez-vous et allez à l’acquisition des biens de Dieu. »
L’islam nous ordonne aussi de préserver cet argent, une fois acquis et d’en prendre soin, non pas en le cachant égoïstement sans utilité, pour nous en priver et en priver notre société, mais en l’investissant, en le faisant fructifier au bénéfice de tout le monde. Ainsi, on s’enrichit personnellement tout en contribuant à la prospérité de la société.
Il est vrai que l’islam nous recommande de gagner de l’argent, de le faire fructifier et de le préserver. Mais il est contre tout excès entre l’avarice et la prodigalité, il préconise un juste milieu. L’islam prescrit dans tout cela :
l’interdiction du gaspillage et de l’avarice,
la censure à imposer aux gens frivoles et dépensiers,
la mise à l’épreuve des orphelins avant de leur confier un héritage,
l’interdiction des moyens frauduleux dans l’acquisition de richesses,
l’interdiction de l’usure, de la spéculation, du trafic de la drogue, des fraudes dans les poids et mesures, du vol et des détournements de fonds,
la mise en œuvre de toute entreprise tendant à réaliser un gain légitime.
Enfin, pour éviter l’inflation, l’injustice et les abus, il préconise trois genres de devoirs au musulman :
vis-à-vis de lui-même,
vis-à-vis de l’autre,
vis-à-vis de l’Etat
Sabri Abou Baker
Contribution juive : Judaïsme et argent
Les Juifs ont été victimes de calomnies pour un prétendu rapport pervers à l’argent. Explication succincte : au Moyen Age, les corporations, l’exercice d’un métier, de même que le travail de la terre, leur étaient interdits. Ce préjugé a causé beaucoup de persécutions et de souffrance
Un miroir est constitué d’une vitre à travers laquelle je vois mon prochain ; une fine couche d’argent qui recouvre la vitre, ne permet plus de voir l’Autre : je ne vois plus que moi-même. De l’effet polluant de l’argent dans les rapports humains.
Le mot hébreu kessef, l’argent, signifie sémantiquement le désir. L’argent constitue un étalon de légitimité du désir et un moyen de distinguer le désir et le besoin. Le but des mitzwoth étant de canaliser et de domestiquer le désir. Mais la richesse n’est pas discréditée en soi : elle est un moyen de faire plus pour la réparation du monde. En cela, elle est une bénédiction.
L’usage de l’argent est strictement réglementé : les lois de la Thora sont sévères et une infraction vis-à-vis du prochain dans un rapport économique n’est pardonnée par Dieu qu’après la réparation et le pardon du prochain. Les freins s’articulent autour de deux principes lorsqu’il s’agit d’organiser la vie économique et sociale :
l’exigence de rigueur morale dans la transaction (juste prix, dol, erreur, relation avec le salarié, etc.) ;
le droit du pauvre. La Tsedaqa n’est pas une charité, mais un acte de justice : elle est obligatoire et fiscalisée. La Thorah est universellement le premier document exprimant la protestation du pauvre et le droit du pauvre.
Charles Meyer
4e table ronde interreligieuse : « pardon de Dieu, pardon des hommes » (2008)
L’offense engendre l’amertume, le ressentiment. Du ressentiment naît le désir de laver l’affront, de se venger. C’est par ressentiment qu’Abel tua son frère Caïn, devenant ainsi le premier assassin de notre Histoire.
Pour atténuer la spirale de la violence, à défaut de la supprimer, la Torah a instauré une sorte de réglementation : la Loi du Talion, dont trop souvent on n’a retenu que la formule choc « œil pour œil, dent pour dent ». Encore aujourd’hui, beaucoup croient que c’est une Loi de violence, alors qu’elle constitue un progrès notable. Loin de toute idée de vengeance, elle a créé un système d’amendes de composition pour réparer le dommage causé : « pour un œil, tu paieras le prix d’un œil », ni plus ni moins. (Exode 21, 22-30).
La Torah interdit la rancune et la vengeance : « Tu ne haïras point ton frère en ton cœur ». Elle va plus loin en édictant « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Pour se libérer du ressentiment et, par suite, du désir de vengeance, l’homme dispose d’un pouvoir : le pardon, qu’il peut demander et qu’il peut accorder.
De même que le repentir, la justice et la réparation, le pardon est l’un des concepts centraux du judaïsme. « Dieu a créé le pardon pour que Sa Création n’échoue pas », dit le Talmud. Le pardon est si important qu’il fait partie de la liturgie quotidienne et que Dieu lui a réservé un jour spécial, le Yom Kippour, appelé aussi le Jour des expiations, plus connu sous l’expression de Grand Pardon. « Il y aura pour vous convocation sainte et vous ne ferez aucun travail, car c’est un jour d’expiation, destiné à vous réhabiliter devant Dieu » ; « Et vous mortifierez vos âmes » (Lévitique, Nombres) C’est une loi perpétuelle, dit la Torah.
Le péché constituant une souillure, nous devons en être purifiés. Pour y parvenir et donc revenir vers Dieu, en ayant obtenu de Lui le pardon de ses fautes, chacun, tout au long d’un jeûne rigoureux de 25 heures, doit se repentir, en suivant les trois phases décrites par Maimonide, un grand Maître de la Synagogue du XIIe siècle : reconnaître ses transgressions, déclarer son repentir par un processus de confession collective, et faire expiation devant Dieu afin d’obtenir son pardon. Car « L’Eternel [est] tout puissant, clément, miséricordieux, tardif à la colère, plein de bienveillance et d’équité. »
Cependant, est-il est précisé, il s’agit uniquement des fautes commises devant Dieu. Concernant celles commises à l’égard de son prochain, chacun est invité à se réconcilier avec lui. Le pardon est donc une démarche exigeante, qui engage la responsabilité, nul ne pouvant se substituer à autrui. Cela ne constitue nullement la reconnaissance d’une faute personnelle à travers une faute collective ; ce n’est jamais une invitation à une culpabilisation collective. Il s’agit, à travers la démarche commune de tout le Peuple d’Israël, de manifester une solidarité réciproque sans faille, dans la faute comme dans le bien.
Si, pour le judaïsme, Kippour pardonne les fautes commises envers Dieu et non celles commises envers autrui, ces deux catégories de fautes sont pourtant indissociables car « porter atteinte à un être humain, c’est porter atteinte à l’image de Dieu que l’Homme porte en lui ».
Mais peut-on tout pardonner ? Peut-on pardonner l’irréparable ? Pour les juifs, ce sont là des questions récurrentes, qu’ils se sont posées avec encore plus d’acuité ces dernières décennies après avoir découvert les horreurs de la Shoa. S’il est admis que le passé ne peut être réparé, concernant le pardon, certaines voix estiment que c’est justement l’impardonnable qu’il faut pardonner ; d’autres, surtout les victimes rescapées, sont d’un avis contraire : il ne peut y avoir de pardon pour l’impardonnable. L’opinion générale est que nul ne peut pardonner pour le crime commis contre un autre ; seul l’offensé, la victime, le peut. « Dieu Lui-même ne peut pardonner que les fautes commises contre Lui ».
On ne peut aimer Dieu que si on aime l’homme et on ne peut aimer l’Homme sans aimer Dieu, ont dit nos Sages. C’est pourquoi, chaque jour, dans ses prières, le juif croyant doit faire repentance, demander pardon pour les fautes qu’il a pu commettre et pardonner à ceux, connus ou inconnus, qui l’ont offensé.
Yves Bourgel
Communauté juive de Colombes
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